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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 09:36

Mugler Follies au Comedia

 

Café-concert le plus célèbre de Paris où se produisait Yvette Guilbert ou débutèrent Mistinguett, Maurice Chevalier et Raimu, l’Eldorado du Boulevard de Strasbourg, «patrimoine du XXè siècle» par ses sculptures et sa façade, devenu cinéma, renommé Comédia en 2000 pour y jouer l’opérette, vient de rouvrir entièrement rénové. Plateau équipé pour le théâtre avec ouverture et profondeur, bar élégant sans ostentation, 250 places de restauration fine au Parterre et, autant de places à la visibilité parfaite dans la Mezzanine comme au Paradis. Au Comédia nouveau se donne un époustouflant spectacle nouveau Mugler Follies, produit par Michel Lumbroso, écrit, conçu et mis en scène par Manfred T Mugler.

Danseur professionnel recruté par l’Opéra du Rhin à 14 ans, Thierry Mugler, après des études aux Arts décoratifs de Strasbourg, débute sa carrière de styliste à Paris où il déboule à vingt ans pour bousculer rapidement les standards douillets de la mode installée. Il crée pour chacun de ses défilés plus proches de spectacles démesurés que de machinales ou nonchalantes présentations de vêtements, de grands événements extrêmement théâtralisés, avec décors, mises en scène et chorégraphies. Qui peut oublier les shows spectaculaires que furent ses défilés de mode qu’il concevait et mettait en scène. Son sens de la démesure et de l’espace l’amenant à multiplier le volume des salles et son audience, 6000 personnes au Zénith de Paris vinrent célébrer en 1984 les 10 ans de la marque du couturier, puis ses 20 ans au Cirque d’Hiver. Avec Mugler, la mode et ses fragrances jusqu’à la réalisation d’objets comme le flacon en forme d’étoile taillé pour son parfum Angel, se hissaient au rang d’art visuel.

Auteur de courts métrages, de films de pub, de photos et de clips, Thierry Mugler se passionne pour la scène. Il collabore avec l'équipe canadienne du Cirque du Soleil dont l’érotique Zumanity joué à New-York et à Las Vegas a provoqué une déflagration sensationnelle dans le monde de la mode et du show business. Aujourd’hui, avec Mugler Follies, le créateur rassemble et organise au sein d’un même spectacle les formes éclatées de ses nombreuses expériences artistiques.

 

Suivons le fil : Pour le spectateur, son entrée dans le théâtre est saluée par une coupe d’excellent champagne et par un personnel dont l’attention et la gentillesse tranchent avec les accueils souvent grincheux des théâtres de la capitale. Ceci n’est pas anecdotique. Cette attention à l’autre se retrouvera au cours de la représentation –représentation qui toujours au théâtre rend compte en filigrane de la relation qu’ont tissé entre eux les membres de la troupe.

Et voilà que l’entrée dans l’univers exubérant de Thierry Mugler se fait par une ode à la beauté annoncée par un extraordinaire visage de Femme tour à tour africain, européen ou asiatique, projeté et mobile, à la bouche féconde. Il tourne son regard vers une Création nouvelle, ambition du magicien de ce show remarquable mu par les images du mouvement et de la métamorphose, de la beauté, celle du diable peut-être qui surgit de sa trappe.

Car, dans l’univers en mouvement que nous montre Thierry Mugler, nous sommes bien sous le signe de Circé et de la métamorphose. L’esprit vacille sur des plans qui glissent les uns dans les autres comme si le pinceau du metteur en scène modifiait sans cesse sous nos yeux son ouvrage, multipliant les points de vue et obtenant de ses créatures une mobilité remarquable. La neige va se mettre à danser, les jeux du crépuscule et du soleil forment des mélanges de dégradés de couleurs, des bigarrures et des bandeaux d’éblouissement. Les formes en train de se défaire et de se recomposer créent des rayons lumineux et des grappes d’émeraudes comme l’extraordinaire scène des bijoux de famille ou les corps des danseuses s’accrochent en pendentifs et parures joaillières miroitantes au visage projeté de la Femme. Les miroirs pièges se dédoublent, stupéfiantes jumelles que l’on pense reflets mais dont la chorégraphie est magnifiquement synchronisée, apparitions étranges et fantasques, multiplications des reflets, mise en abime de la représentation et inversion des décors, le monde de Thierry Mugler se pare des attributs du baroque.

 

Metteur en scène, il a le talent de prendre en compte le corps des femmes dans leurs diversités de tailles et de gabarits et les magnifie par les costumes corsetés jouant avec les matières cuir, métal, vinyle- les coiffures, les maquillages. Il déverrouille les standards rigides de la Revue traditionnelle où les belles décoratives sont interchangeables, pour mettre en valeur la particularité de chacune des artistes, son corps d’acrobate ou de funambule, de cantatrice, de ventriloque ou de star hollywoodienne. Tout comme le couturier a crée une ligne Hommes, ceux-ci dans son spectacle ne sont pas réduits au simple rang de boys admiratifs. Leur rigueur anatomique de sportifs de haut niveau ou de circassiens se met au service du geste et du beau. Les vingt-trois artistes internationaux  réunis par le concepteur ont l’espace pour développer leur recherche de la grâce ou de l’harmonie, leur sens du raffinement et du goût, leur charisme, leur énergie, leur originalité et ce, soit qu’ils déploient les standards du Cabaret, qu’ils maitrisent la contorsion, la gymnastique artistique ou rythmique, l’acrobatie aérienne avec sangles ou mat, les arcanes du hip hop, de la danse classique ou de salon, la break dance, debout ou au sol, le chant, aussi bien la chanson de variété que le poignant du Fado ou les excentricités capiteuses de la Diva d’opéra et ses acrobaties vocales !

Bien sûr, une entreprise de cette envergure, ce divertissement somptueux, qui engage des fonds privés colossaux ne peut se construire sans plan marketing génial et sans un encadrement bien membré avec des partenaires de toute puissance et capables de relever les défis artistiques et techniques. Supervisés par le metteur en scène maître d’œuvre,  éclairagiste et scénographe, chorégraphe, coach vocal, coach aérien et acrobatique, musiciens, et encore maître corsetier brodeur, artisans bottier, plumassier, modiste, artistes peintre du textile, maquilleurs, bijoutiers,  soutiennent et renforcent l’œuvre.  Le programme souvenir vendu, illustré de très belles photos du spectacle les présente tous comme il se doit.

N’étant moi-même nullement attachée de presse chargée de chanter des louanges, mais femme de théâtre éprise de littérature et de cinéma, je me permettrai de faire deux observations de professionnelle :

J’ai repéré que les jeunes femmes du chœur et des métamorphoses avaient parfois une diction peu audible et que les situations données pourraient être emmenées théâtralement plus loin. Et aussi, je pense que l’enregistrement de la Voix nécessiterait un traitement particulier pour en rendre le grain plus original. Aller voir alors du côté des compositeurs électroacoustiques dont c’est l’un des terrains de prédilection.

J’ai bien saisi la volonté de structurer une histoire et de ne pas se contenter de juxtaposer les morceaux comme dans les spectacles du cirque par exemple, de procéder par associations visuelles. Mais l’idée de départ, ce fil conducteur de l’histoire écrite en trop petits pointillés se perd en l’absence d’une vraie dramaturgie.

Cette lacune dans la construction dramaturgique, je l’ai déjà observée dans les merveilleuses fééries de James Thierrée par exemple, même s’il se réfère à Shakespeare.

Les créateurs de spectacle aux numéros éblouissants cherchent une cohérence, une trame, tissent l’argument d’un «livret» synopsis. La problématique n’est pas neuve. Ce n’est, par exemple, qu’à partir du moment où Lesage écrivit pour eux, que les voltigeurs, les danseurs de corde, les montreurs d’animaux, les opérateurs qui se produisaient séparément dans les pourtours des foires, pris par l’auteur dans la trame d’une dramaturgie véritable écrite pour eux  et devenue théâtre de La Foire, se hissèrent en inventant  un genre nouveau.

 

Certes il ne s’agit pas de prendre pour appui le texte d’une pièce de théâtre afin que le metteur en scène y développe ses fantasmes de toute puissance en plaquant des images comme cela se pratique abusivement parfois au théâtre comme à l’opéra saisis par l’idéologie, mais d’élaborer librement une structure solide qui rapatrierait du sens dans la conscience du spectateur.

 

Il semble que les concepteurs de spectacles nouveaux qui mettent ainsi en œuvre d’une manière résolument moderne non seulement les corps mais encore tout un développement de techniques visuelles 3 D et audio ne peuvent faire l’économie de la question à laquelle répondre :

Comment rapatrier du sens dans la conscience du spectateur tout en lui laissant la formidable liberté de prolonger par son imagination propre les visions qui lui sont proposées ?

 

 Michèle Venard

 

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Michèle Venard lit Alice Munro

2014-2015

2014-2015

 

Metteur en scène d'une quinzaine de spectacles professionnels joués à Paris, en province et à l'étranger, ( dont Kafka, Jarry, Sade...) à la forme théâtrale "rapide, surprenante, esthétique", "mettant comme l'écrit Jean Gillibert, les acteurs en responsabilité de jeu. C'est souvent très fort et peu usité dans le monde actuel, formaliste et esthétisant du théâtre", artiste dramatique, docteur ès lettres et dernière thésarde de Georges Couton, auteur de deux livres d’histoire du théâtre, Michèle Venard, par la lecture expressive, mène aussi, au sein de la compagnie En Perce Théâtre, le projet lectures "à voix haute et nue" © d'auteurs très, peu ou mal entendus.

Atelier nomade souple, suscitant, là où il a lieu, un Studio de Lectures et d'écoute,l'Atelier Permanent de Lectures et d'écoute existe depuis la Revue Parlée de Blaise Gautier au Centre Pompidou,où Michèle Venard, déjà,lisait Gombrowicz, Pound,  ou de Roux... À partir de 2003,  après un accident qui la priva de la marche, elle réactive son activité de lectrice, en province (Kafka, Bachelard, Hardellet, Rilke, Schultz, Bernanos), au Salon International du Livre de Ouessant, à Paris (au Nord-Ouest Claudel, Montherlant, Bloy) à la Maison des Métallos.(mise en scène-événement captée par Radio-France 8 heures de Présence théâtrale de Jean Gillibert, diffusées sur France - Culture),  à la Crypte de la Madeleine ( J-M Turpin)   à la Crypte Saint Denys ( Pierre  Boudot) au théâtre du Centre 6 (Stendhal, Poe, Villiers de l’Isle Adam, James, Verlaine MaupassantTchekhov, Joyce, Yourcenar, Gombrowicz, Highsmith, Mishima), au théâtre Pandora (Woolf, Zweig; Andersen, Pirandello, Moravia, Hemingway, Faulkner, Conrad, Lawrence, Hamsun, Lagerkvist, Morante, Green, Borges, Tanizaki, Andric, Kessel, Morand, Kawabata, Grossman,Giono, Bierce,Rilke, Blixen, Gracq,  London, Baudelaire, Dickens, Cendrars, Jouve, Dostoïevski, Llosa, Wilde, Bounine, Steinbeck, Gide, Joseph Roth, Djuna Barnes

Arthur Rimbaud; Georges Bernanos; Albert Cossery; Michel Ossorguine; Mikhaïl Boulgakov;  Miguel Torga ; F Scott Fitzgerald; Jean-Louis Joliot Albert Camus;  Doris Lessing; Richard Millet; Alice Munro; Gabriel Garcia-Marquez; Paul Gadenne  ...  à l'Odéon (Jean Gillibert) ;  au Grand Auditorium du  Crédit Foncier, au théâtre des  2 Rêves, au théâtre du Petit Hébertot, au théâtre du Gymnase,  au théâtre Branoul de la Haye...

 

"à voix haute et nue"© valorise les circuits courts.

Ainsi, La Compagnie En Perce animée avec l'acteur Christian Fischer, non seulement rédige et actionne des projets artistiques, culturels, ou de formation à l'expression orale et d'initiations à l'art de dire, de Conseil aux dirigeants, des séminaires pour l’Entreprise, mais encore, elle organise, à la demande de ses adhérents, soirées littéraires, (Bachelard à Bar sur Aude, Jean-Marie Turpin à La Madeleine, Pierre Boudot à la Crypte Saint Denys…) lectures, rencontres, conférences, spectacles…

En Perce insuffle, de plus, un nouveau projet, la Fédération de lecteurs

 

 (renseignements à l'issue d'une séance publique)

  programmation saison 2014-2015 «à voix haute et nue»© Lectures publiques de Michèle Venard

Paul Gadenne en lecture publique


 

 

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