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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 18:09

Lettre à un jeune comédien

 

Cher ami

 

Vous êtes venu me voir, il y a quelques jours, et j’ai l’impression que je n’ai pas su vous recevoir ni vous écouter. J’ai craint, comme toujours je le crains dans des circonstances de rencontre, que, eu égard à ma situation de psychanalyste et homme de théâtre, vous vous soyez servi de l’autorité de l’un (le psychanalyste) pour vous garantir, vous assurer, vous conforter du choix que vous allez faire et auquel vous vous êtes déjà promis (le théâtre, la profession? d’acteur).

Comme psy, je n’ai rien à vous dire, comme homme de théâtre, il faudrait que nous travaillions ensemble pour que j’aie à exprimer le sentiment que j’ai de vous. J’ai été maladroit ou trop adroit car je n’ai rien dit. Aujourd’hui, j’essaie de mieux faire comprendre mon silence d’hier et mon impuissance ainsi que mon espérance… en vous.

Vous m’avez bien dit que vos parents étaient divorcés quand vous étiez enfant et que le théâtre réparait en quelque sorte cette séparation; il répétait un roman familial, pardon, un roman théâtral.

Mais est-ce que cela est suffisant pour vous armer, non pas de talent, mais de puissance vitale et enivrante? Ne considérez pas le théâtre comme une seconde famille, sinon elle sera pire que la première. Mesurez-vous avec cette société indifférente à l’art, avec le «parisianisme» salissant et ce provincialisme plus rebutant encore.

 

Ne vous intéressez pas à votre talent; les gens à talent n’ont aucun intérêt; tâchez de creuser votre réceptivité, votre sensibilité, ce sera votre «génie» ce sera là même seulement où vous trouverez quelque source; quand je dis «génie», je veux dire le démonique, l’inconscient, voire le démoniaque.

 

Aujourd’hui, les clercs tiennent le haut du pavé, avec de gros bouquins, des citations, et pourfendent l’air comme des matamores. Vous m’en  avez parlé drôlement avec beaucoup d’humour et de pertinence, avec moins de rage que je n’aurais su le faire moi-même, moi qui ai tant souffert de leur censure. Vous ne vous laisserez pas avoir par les idéologues, car vous êtes avisé et vous avez déjà compris que la pensée n’a pas besoin de bretelles: son pantalon tient tout seul et quand elle s’effondre, surviennent alors des phénomènes incroyables auxquels la pensée ne nous faisait pas encore penser.

Vous êtes encore dans «un cours d’art dramatique»; leur enseignement est toujours médiocre, mais non leurs enseignants… C’est ce qui compte. Je vous ai vu très attaché à cette «dame» que je ne connais pas et dont vous m’avez parlé.

Vous allez bientôt jouer: c’est une chance car le chômage dans cette profession est excessif. Vous n’appartenez pas à la bourgeoisie, c’est mieux, pour faire du théâtre, pour tout d’ailleurs…les jeunes bourgeois s’entendent bien avec les clercs et les idéologues, ils sont armés, méfiez-vous! Leur esprit de caste est d’avant 1789, tout en revendiquant 1789, mais c’est un dernier sursaut, un dernier hoquet car ils ont déjà compris qu’ils sont vulnérables. Alors, foncez-leur dans le lard.

Vous faire psychanalyser, pourquoi faire, maintenant? Attendez. Il faut beaucoup de vraie souffrance pour s’engager dans l’analyse… Peut-être le théâtre agrandira les souffrances, les angoisses de votre enfance divisée. Vous verrez alors ce que vous pourrez en supporter.

C’est cela, écrivez, écrivez, faîtes un autre métier, vous verrez alors le théâtre avec des yeux neufs, même naïfs! et puis vous mangerez à votre faim car sinon…

L’héroïsme de la pauvreté maudite? Oui, bien sûr, mais méfiez-vous là aussi. Dans les grands moments où bourgeoisie et malédiction s’entretenaient et s’entretuaient mutuellement, il y avait un ordre, maudit, en effet de la Beauté, mais qui réparait mal l’injustice.

De nos jours, la malédiction ne renvoie plus à aucune beauté; perditrice est cette époque qui refuse toute grâce.

 

Vous allez regarder l’«autre» jouer Hamlet: tout ce qu’il ne faut pas faire, la virtuosité et pas l’intelligence, l’habileté et souvent la dérobade. Ne soyez pas amer. Une critique encensera et un public suivra. Ragez, certes. Mais, regardez bien cet acteur: il «joue» des scènes, il interprète théâtralement, il est toujours en situation, et même quand il ne l’est pas, il sait s’y mettre par des équilibres de jeu au deuxième degré, comme il dit.

 Cependant, regardez le coin de son œil, cette paupière qui s’est affaissée et qui n’arrive pas à se relever malgré tout son talent, sa technique; cette paupière «usée» c’est celle de Polonius et non celle d’Hamlet.

Jouez en effet un rôle et non une idée, jouez le drame de la tragédie. Vous jouez dans l’Hamlet de Shakespeare, vous jouez un rapport à une œuvre, centrée sur le drame d’un personnage unique, dans une œuvre unique. Cherchez la «note» de cet unique… Le reste est de la décoration. J’ai compris que vous refusiez tout esprit décoratif

Donc j’irai vous voir jouer, pour vos débuts…

 

Je serai sévère

 

Votre Jean Gillibert

In Les Illusiades (p 331) cité dans Présence de Jean Gillibert de Michèle venard

droits réservés

 

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Michèle Venard lit Alice Munro

2014-2015

2014-2015

 

Metteur en scène d'une quinzaine de spectacles professionnels joués à Paris, en province et à l'étranger, ( dont Kafka, Jarry, Sade...) à la forme théâtrale "rapide, surprenante, esthétique", "mettant comme l'écrit Jean Gillibert, les acteurs en responsabilité de jeu. C'est souvent très fort et peu usité dans le monde actuel, formaliste et esthétisant du théâtre", artiste dramatique, docteur ès lettres et dernière thésarde de Georges Couton, auteur de deux livres d’histoire du théâtre, Michèle Venard, par la lecture expressive, mène aussi, au sein de la compagnie En Perce Théâtre, le projet lectures "à voix haute et nue" © d'auteurs très, peu ou mal entendus.

Atelier nomade souple, suscitant, là où il a lieu, un Studio de Lectures et d'écoute,l'Atelier Permanent de Lectures et d'écoute existe depuis la Revue Parlée de Blaise Gautier au Centre Pompidou,où Michèle Venard, déjà,lisait Gombrowicz, Pound,  ou de Roux... À partir de 2003,  après un accident qui la priva de la marche, elle réactive son activité de lectrice, en province (Kafka, Bachelard, Hardellet, Rilke, Schultz, Bernanos), au Salon International du Livre de Ouessant, à Paris (au Nord-Ouest Claudel, Montherlant, Bloy) à la Maison des Métallos.(mise en scène-événement captée par Radio-France 8 heures de Présence théâtrale de Jean Gillibert, diffusées sur France - Culture),  à la Crypte de la Madeleine ( J-M Turpin)   à la Crypte Saint Denys ( Pierre  Boudot) au théâtre du Centre 6 (Stendhal, Poe, Villiers de l’Isle Adam, James, Verlaine MaupassantTchekhov, Joyce, Yourcenar, Gombrowicz, Highsmith, Mishima), au théâtre Pandora (Woolf, Zweig; Andersen, Pirandello, Moravia, Hemingway, Faulkner, Conrad, Lawrence, Hamsun, Lagerkvist, Morante, Green, Borges, Tanizaki, Andric, Kessel, Morand, Kawabata, Grossman,Giono, Bierce,Rilke, Blixen, Gracq,  London, Baudelaire, Dickens, Cendrars, Jouve, Dostoïevski, Llosa, Wilde, Bounine, Steinbeck, Gide, Joseph Roth, Djuna Barnes

Arthur Rimbaud; Georges Bernanos; Albert Cossery; Michel Ossorguine; Mikhaïl Boulgakov;  Miguel Torga ; F Scott Fitzgerald; Jean-Louis Joliot Albert Camus;  Doris Lessing; Richard Millet; Alice Munro; Gabriel Garcia-Marquez; Paul Gadenne  ...  à l'Odéon (Jean Gillibert) ;  au Grand Auditorium du  Crédit Foncier, au théâtre des  2 Rêves, au théâtre du Petit Hébertot, au théâtre du Gymnase,  au théâtre Branoul de la Haye...

 

"à voix haute et nue"© valorise les circuits courts.

Ainsi, La Compagnie En Perce animée avec l'acteur Christian Fischer, non seulement rédige et actionne des projets artistiques, culturels, ou de formation à l'expression orale et d'initiations à l'art de dire, de Conseil aux dirigeants, des séminaires pour l’Entreprise, mais encore, elle organise, à la demande de ses adhérents, soirées littéraires, (Bachelard à Bar sur Aude, Jean-Marie Turpin à La Madeleine, Pierre Boudot à la Crypte Saint Denys…) lectures, rencontres, conférences, spectacles…

En Perce insuffle, de plus, un nouveau projet, la Fédération de lecteurs

 

 (renseignements à l'issue d'une séance publique)

  programmation saison 2014-2015 «à voix haute et nue»© Lectures publiques de Michèle Venard

Paul Gadenne en lecture publique


 

 

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