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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 13:26

Faut-il brûler la critique ?

(Article publié  dans le  n°7 d'Action Théâtre, Journal du Centre Français du Théâtre,  automne 97)

 

La critique de théâtre vue dans les années 60 comme instrument de soutien à des forces politiques et sociales afin d'ancrer le théâtre Service Public en termes de représentations des oeuvres de l'esprit, pour le plus grand nombre de spectateurs et aussi, en termes financiers d'engagement de l'état, serait aujourd'hui en question. La critique serait renouvelée par de nouveaux journaux. Ceux-ci rejettent, comme de juste, les simples notules-titres, redites de lignes-programmes, appelées "sélections" et censées guider les choix des spectateurs. Ils disent s'intéresser autant au processus de création qu'aux résultats.

Alors, la critique, sous quelle forme et pour quoi faire ?

 

"achetée" pour les uns, "incomplète" pour les autres, "inutile" ou "indispensable" aux dires inversés des suivants, la critique, pas tant comme genre mais comme moyen suscite des réactions corsées. Mais qu'est-elle donc ?

"Le critique juge les ouvrages d'esprit ou d'art. La critique est elle-même un art, celui de juger les productions d'autrui" (dictionnaire)

 

Juger d'une représentation théâtrale demande des capacités à établir des critères à partir desquels s'élabore un point de vue. Juger demande du savoir, un goût artistique certain formé par la fréquentation comparatives des œuvres, de la générosité et de la modestie, de l'intuition aussi quand elle est liée à la pratique interne du plateau, une conscience autant que faire se peut de ses propres a priori et préjugés.

Ne s'agira-t-il pas pour celui ou celle, investi de la responsabilité de rendre compte de ce qu'il aura lu ou vu, d'intercepter toutes les facettes de la représentation, d'en apprécier les signes, de la replacer dans l'histoire millénaire du théâtre, de formuler les insuffisances- appel à travailler mieux et plus à fond- de savoir reconnaître et apprécier le talent des artistes, de saluer les progrès d'une équipe, de prendre en compte son trajet, de marquer les ratages comme les réussites en sachant dire pourquoi ?

C'est aussi  se placer par rapport à l'artiste en position de celui qui saurait, avec toutes les modulations sensibles qui signent la rareté d'un rapport, exceptionnel ou non, à l'artiste comme à son œuvre. Il ne peut avoir lieu qu'avec d'infinies précautions et n'avoir d'effets que sur la qualité. Or "la critique" n'est plus tout à fait l'affaire des "critiques" comme se pensent par exemple Fromentin ou Baudelaire, critiques de peinture, historiens du regard et capables de saisir l'œuvre dans son développement.

Pour le théâtre, la critique semble avoir changé de main, et parfois aussi de nom.

 

Le premier numéro d'un Journal nouveau publiait sous u n pseudonyme appuyé une enfilade de critiques distributrices de bons points. Elles paraissaient tellement caricaturales que je les soumis à des comédiens, des scénographes et des metteurs en scène en formation pour nous servir d'exemple à ne pas suivre d'analyse de spectacles. Ce spectateur particulier, le critique, s'en tenait là une explication de texte, basique, ficelée hâtivement, mélange d'affirmations et d'avis péremptoires, hors de toute subtilité de perception et d'observations fines sur les signes de la représentation qui peuvent concourir à la réussite de l'artistique.

Assez alarmés, nous nous posâmes la question de savoir si les spectacles cités ne se contentaient pas d'occuper avec le vide de la pensée tout l'espace du plateau, destinés qu'ils étaient à ne rien développer qui soit de l'ordre d'un enrichissement personnel ou d'une émotion forte pour le spectateur et si ce n'était pas justement cela que cette critique, idéologique, saluait.

Le pseudonyme, je l'appris par la suite, masquait un sélectionneur d'artistes, "conseiller" d'une DRAC, en position d'ôter ou non une petite somme d'argent public déconcentré à une équipe pour fonctionner et pour créer, et attribuait une aide, aujourd'hui retirée, au Journal qui publiait ses avis.

 

Les contenus médiocres de certains papiers peuvent irriter mais s'oublient vite. Les critiques négatives, si elles sont justifiées et de bel esprit peuvent être toniques pour un artiste et ouvrir un dialogue personnalisé. Quoiqu'un théâtre national de région, venu à Paris et mauvais joueur, ait menacé de retirer sa publicité à un quotidien dont la critique avait malmené le spectacle du directeur metteur-en scène de ce théâtre d'état.

 

Les signatures des critiques ont un prix, celui de leur réputation et de l'estime dont ils bénéficient auprès des artistes eux-mêmes.

 

Certaines appréciations critiques vues comme une publicité cautionnante sont parfois manipulées pour nourrir un  encart payant dans l'Officiel ou Pariscope. Cette malhonnêteté bricolarde agace à juste titre les critiques qui doivent alors veiller à déjouer grammaticalement les pauvres cisailleurs d'intentions. Pour rester dans le registre des comportements infantiles, des critiques, et pas des moindres, comme la rédactrice en chef d'un important hebdomadaire, peuvent quitter un spectacle avant son terme et en parler, cependant professionnellement avec une toute puissance jugeante, indignant même les confrères.

 

Et aussi, comment de pas entendre par exemple, dans une émission très écoutée de France-Inter, que sur la totalité des journalistes critiques invités à donner leur avis, deux seulement, deux femmes, ne sont pas impliqués en tant qu'adaptateur, auteur, metteur en scène, avec les théâtres dont il est question. Elles seules seraient donc libres de leur jugement puisqu'elles n'attendraient aucune gratification scénique, réelle ou fantasmée, sous forme de pièces montées.

 

Certains critiques pour lesquels la dimension humaine prime, aident en termes de présence et de traces écrites, des équipes qui travaillent dans l'ombre à tenir sans désespérer. D'autres, non. Certes, il est moins pimpant  pour tout mondain qui veut utiliser le théâtre et la critique comme tremplins pour faire carrière, d'aller en RER plutôt qu'à Sumbawa. Le mode d'emploi est connu : viendront ensuite, pour la réussite du "critique", la position du journal et son rapport aux politiques, les antécédents familiaux et aussi, la dépendance de certains artistes qui se sont empressés de l'investir d'un pouvoir emphatique, de le craindre et de le courtiser, de l'inviter luxueusement pour qu'il parle d'eux, brouillant par un dispositif mondain la seule chose dont il devrait être question : le travail.

 

D'autres encore, pigistes sous payés par feuillets rédigés, constituent une sorte de lumpen proletariat pas si éloigné au fond des compagnies théâtrales qui imaginent encore qu'un papier les sauvera alors que déjà, tous les dés sont pipés et que le pouvoir reconnu de discernement n'est plus à la critique.

 

Il y a une douzaine d'années environ, un directeur de l'Association Française d'Action Artistique (AFAA) assurait publiquement en Avignon qu'un bon papier du journal Le Monde, bien diffusé à l'étranger, suffisait pour qu'un spectacle tourne. Or, aujourd'hui les artistes connaissent bien les réalités des bureaux, les intermédiaires nombreux, tous avec leur avis et leurs amis, les habiletés, les pressions, les paresses de lecteurs. Un CV très solide, des papiers exceptionnellement convaincants pèseraient moins aux yeux d'AFAA que vingt représentations de qualité quelconque programmées dans un  théâtre de l'action culturelle, mais dont le directeur siège à toutes les commissions où se retrouvent, état de fait, les mêmes experts.

À quoi s'en tiendraient ces dits experts ? à des appréciations orales? Ils ne rédigeraient aucune expertise qui puisse être lue par les intéressés ce que fait la critique, et auraient pris cependant sur le sort des artistes une influence supérieure à elle sans en développer sa dimension publique ?

Ou alors, l'exigence artistique ne serait donc pas de toute première nécessité ? Il ne s'agirait donc pour ces experts en cooptation que d'amortir la production ? Dans ce cas, en effet, la critique qualitative ne saurait les intéresser. Les exemples, sont hélas, nombreux où ces diffuseurs ne vont s'asseoir dans une salle de spectacle que s'ils sont intéressés par avance à sa distribution marchande. Telle est la limite du "réseau" véritable goulet d'étranglement, intestin noué, où règnent tant de sourds et d'aveugles aux autres.

 

Il n'empêche que généralement, pour un artiste, le dossier de presse regroupant les critiques recueillies compte. Témoignage, mémoire, épaisseur de l'éphémère, il scande les étapes de son développement, écrit noir sur blanc. Chaque représentation marque l'irruption de l'artiste, son passage du privé au public qu'est le théâtre pour lui. Un jour fut la première des premières fois. Un critique était là, peut-être.

 

Mais cependant, le temps n'est plus où le critique lançait l'artiste. En 1974, par exemple, après un étincelant papier de Michel Cournot, toute la profession théâtrale, Le Monde sous le bras, de Jean Mercure à Jean-Pierre Miquel en passant par André Louis Périnetti, Pierre Cardin et Pierre Bergé, attendaient l'ouverture des portes du Biothéâtre pour assister au Prince Travesti monté d'une manière indépendante par Daniel Meguisch débutant. Ainsi se créait avec une soudaineté épatante la brèche-surprise par laquelle il s'engouffra avec les effets que l'on sait. Son profil était certes conforme : garçon, jeune, joli, insolemment brillant, et sorti du Conservatoire. Il n'empêche que la découverte de Cournot était totalement libre de toute pression extérieure.

Aujourd'hui, serait-elle porteuse ?

Les diffuseurs qui tiennent le "réseau" ne se mettent-ils pas d'accord avant tout résultat attesté, et la critique, à la botte, ne doit-elle pas conforter des choix déjà faits et orgueilleusement promus ou dont la promotion peut s'acheter en publicité déguisée nommée "partenariat" ?

 

Pourtant des critiques résistent à devenir de super attachés de presse. Ceux qui parmi eux douteraient de l'efficacité de leur parole doivent savoir que jamais comme aujourd'hui, dans une époque au cœur dur et au ventre mou, les artistes n'ont eu plus besoin d'interlocuteurs compétents et d'esprits libres, hors de toutes dictatures.

 

Car, on, constate aujourd'hui les ravages des positions partisanes d'un quotidien notoirement connu pour cela : dépréciations honteuses d'artistes indépendants éminents, reconnus par leurs pairs et par le public, mépris écrasant pour le théâtre artisanal, pour l'amour des textes, éloge de la fascination et abandon à la séduction immédiate de l'argent, survalorisation du cher vu comme le seul beau, déplacement du renouvellement incessant que vit tout artiste à un renouvellement des têtes pour mieux les faire tomber une fois les premiers pas en art exagérément survalorisés, méfiance haineuse pour la vérité de l'exprimé, négation de l'histoire au nom de la modernité pourtant déjà bien vieillotte. Auront-elles contribué à la situation affreuse d'aujourd'hui et à ses objectifs alors cachés : déni des véritables supports critiques, désespérance des artistes indépendants, épuisement et évacuation des plus dérangeants porteurs d'un propos saillant, règne absolu de l'institution et de son argent en circuit fermé, de ses spectacles à l'abri de toute critique, massivement vus quoiqu'il valent parce qu'ils coûtent et qu'ils sont aussi filmés, éventuel nettoyage des plateaux pour laisser peut-être place aux grosses machines venues d'Allemagne, d'Amérique, du Japon ? L'empire des financiers, interlocuteurs privilégiés du pouvoir et déjà annoncé par Turcaret en 1709, nous cerne et nous broie.

 

En réponse, quelques artistes encore vivants se replient sur des îlots réduits de résistance et fuient la vacuité des nouveaux clercs et de leurs cliques. Ils mettent acteurs et spectateurs à égalité de nudité, évacuant tout pouvoir que les intermédiaires prennent sur les artistes en s'interposant entre l'œuvre et ceux qui la voient. Possédés par leur croyance en le seul pouvoir qui vaille, le pouvoir artistique, ils cherchent l'altérité pour toucher modestement et durablement les êtres.

Car contrairement à ce que s'imaginent certains, plus censeurs que combattants, ce n'est pas leurs critiques qui font bouger la nature même du théâtre, mais bien évidemment le travail de fond d'artistes qui, lui, crée le style; S'il s"'agit bien de faire de l'artistique et non pas d'occuper à tout prix le terrain, ce travail a besoin de mûrir avant de se montrer, n'en déplaise aux impatients nouveaux venus, chair fraîche pour ogres et ogresses.

 

Au fond, les critiques théâtrales ne sont-elles pas les manifestes d'artistes, Les Discours et Examens de Corneille, Les Entretiens sur le fils naturel, La Préface de  Cromwell, les écrits de Strindberg, de Pirandello, d'Artaud, les pages de Claudel, les réflexions de Kantor, de Brook ou de Gillibert, c'est à dire les commentaires matures des auteurs eux-mêmes sur l'éthique et l'esthétique qui sont les leurs et qui proposent, intriqués à leur pensée, dans un va et vient constant entre théorie et pratique, une nouvelle forme et de nouveaux contenus ?

 

Michèle Venard

Metteur en scène

Professionnelle associée à l'ENSATT

 

 

 

Si je rédigeais aujourd'hui cette étude, certaines réflexions seraient obsolètes ( haut p 4, "massivement vus"  les théâtres super marchés culturels ne font plus recette. L'identité artistique a été bradée et les marchandises restent en rade) d'autres encore très vives.

Amitiés MV

 

 

 

 

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Michèle Venard lit Alice Munro

2014-2015

2014-2015

 

Metteur en scène d'une quinzaine de spectacles professionnels joués à Paris, en province et à l'étranger, ( dont Kafka, Jarry, Sade...) à la forme théâtrale "rapide, surprenante, esthétique", "mettant comme l'écrit Jean Gillibert, les acteurs en responsabilité de jeu. C'est souvent très fort et peu usité dans le monde actuel, formaliste et esthétisant du théâtre", artiste dramatique, docteur ès lettres et dernière thésarde de Georges Couton, auteur de deux livres d’histoire du théâtre, Michèle Venard, par la lecture expressive, mène aussi, au sein de la compagnie En Perce Théâtre, le projet lectures "à voix haute et nue" © d'auteurs très, peu ou mal entendus.

Atelier nomade souple, suscitant, là où il a lieu, un Studio de Lectures et d'écoute,l'Atelier Permanent de Lectures et d'écoute existe depuis la Revue Parlée de Blaise Gautier au Centre Pompidou,où Michèle Venard, déjà,lisait Gombrowicz, Pound,  ou de Roux... À partir de 2003,  après un accident qui la priva de la marche, elle réactive son activité de lectrice, en province (Kafka, Bachelard, Hardellet, Rilke, Schultz, Bernanos), au Salon International du Livre de Ouessant, à Paris (au Nord-Ouest Claudel, Montherlant, Bloy) à la Maison des Métallos.(mise en scène-événement captée par Radio-France 8 heures de Présence théâtrale de Jean Gillibert, diffusées sur France - Culture),  à la Crypte de la Madeleine ( J-M Turpin)   à la Crypte Saint Denys ( Pierre  Boudot) au théâtre du Centre 6 (Stendhal, Poe, Villiers de l’Isle Adam, James, Verlaine MaupassantTchekhov, Joyce, Yourcenar, Gombrowicz, Highsmith, Mishima), au théâtre Pandora (Woolf, Zweig; Andersen, Pirandello, Moravia, Hemingway, Faulkner, Conrad, Lawrence, Hamsun, Lagerkvist, Morante, Green, Borges, Tanizaki, Andric, Kessel, Morand, Kawabata, Grossman,Giono, Bierce,Rilke, Blixen, Gracq,  London, Baudelaire, Dickens, Cendrars, Jouve, Dostoïevski, Llosa, Wilde, Bounine, Steinbeck, Gide, Joseph Roth, Djuna Barnes

Arthur Rimbaud; Georges Bernanos; Albert Cossery; Michel Ossorguine; Mikhaïl Boulgakov;  Miguel Torga ; F Scott Fitzgerald; Jean-Louis Joliot Albert Camus;  Doris Lessing; Richard Millet; Alice Munro; Gabriel Garcia-Marquez; Paul Gadenne  ...  à l'Odéon (Jean Gillibert) ;  au Grand Auditorium du  Crédit Foncier, au théâtre des  2 Rêves, au théâtre du Petit Hébertot, au théâtre du Gymnase,  au théâtre Branoul de la Haye...

 

"à voix haute et nue"© valorise les circuits courts.

Ainsi, La Compagnie En Perce animée avec l'acteur Christian Fischer, non seulement rédige et actionne des projets artistiques, culturels, ou de formation à l'expression orale et d'initiations à l'art de dire, de Conseil aux dirigeants, des séminaires pour l’Entreprise, mais encore, elle organise, à la demande de ses adhérents, soirées littéraires, (Bachelard à Bar sur Aude, Jean-Marie Turpin à La Madeleine, Pierre Boudot à la Crypte Saint Denys…) lectures, rencontres, conférences, spectacles…

En Perce insuffle, de plus, un nouveau projet, la Fédération de lecteurs

 

 (renseignements à l'issue d'une séance publique)

  programmation saison 2014-2015 «à voix haute et nue»© Lectures publiques de Michèle Venard

Paul Gadenne en lecture publique


 

 

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