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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 08:50

 

Lettres d'Albert Camus à Jean Gillibert,

publiées dans le livre Présence de Jean Gillibert

de Michèle Venard  publié  en 2004

 

6 octobre 53 

 

Cher Gillibert,

 

J’ai écrit à Barrault pour lui dire combien j’avais aimé son spectacle. J’espère qu’on aura compris et qu’on n’aura plus l’idée de lui opposer des artistes de patronage. Mais je veux vous dire aussi, et particulièrement, que j’ai été heureux de pouvoir aimer ce que vous avez fait du Christophe Colomb  II, pour votre première sortie professionnelle. Vous avez été ému et juste, vous avez le sens du tragique puisque vous y restez sincère. C’est un beau et digne début. Permettez à votre vieil ami d’être parmi les premiers, dans ces commencements, à vous dire les vœux qu’il forme pour votre carrière, au beau sens du mot.

Je vous serre la main, bien amicalement.                           

 

Albert Camus

 

10  février 1956

 

Cher Gillibert,

 

Ne vous excusez pas de votre lettre. Je l'ai lue avec amitié, désolé seulement de ne rien pouvoir de profond. Il y a une solitude qu'il faut accepter, contre laquelle j'ai regimbé pendant des années, parce que tout ce qui sépare me fait horreur, contre laquelle je regimbe encore, mais qui est inévitable à partir d'un certain degré d'exigence. On voudrait être aimé, reconnu, pour ce que l'on est, et par tous. Mais c'est un désir adolescent. Tôt ou tard, il faut vieillir, accepter d'être jugé, ou condamné, et recevoir ce qui est du règne de l'amour (désir tendresse, amitié, solidarité)  comme des dons immérités. La morale n'est d'aucun secours. Seule la vérité… C'est à dire l'effort ininterrompu vers elle, la décision de la dire quand on l'aperçoit, à tous les niveaux, et de la vivre, donne le sens, la direction, de la marche. Mais dans une époque de mauvaise foi, celui qui ne veut pas renoncer à séparer le vrai du faux est condamné à une certaine sorte d'exil. Il sait du moins que cet exil suppose une réunion, présente et future, la seule valable, que  nous avons charge de servir.

Je vous parle de moi, en tout ceci pour répondre à votre confiance. Mais cela ne résoud pas vos problèmes. J'ai confiance cependant en vous, en votre énergie, rare aujourd'hui, et en votre insatisfaction. Les deux vous éviteront les démissions à la mode, et les conforts, où meurt ce qui reste d'intelligence chez nous.

Je suis rentré d'Algérie, assez désespéré. Ce qui se passe confirme ma conviction. C'est, pour moi, un malheur personnel. Mais il faut tenir; tout ne peut pas être compromis.

A vous bien amicalement

 

Albert Camus.

 

 

19 juillet 1957

 

Merci, mon cher Gillibert, de votre lettre amicale. Je voudrais seulement que vous ne mettiez pas de Monsieur entre nous, ni d'embarras. Je ne suis pas tellement plus âgé que vous, nous travaillons aux mêmes choses, et j'ai la plus grande considération pour ce que vous êtes. Parlons donc en camarades.

Je ne saurai pas bien commenter votre lettre. Mon œuvre,  si on peut l'appeler  ainsi, me paraît toujours à ses débuts. Mais elle est aussi une tension sans cesse croissante et la question ne me paraît plus de savoir si je pouvais jamais m'élever au niveau de mon ambition ( au bon sens du mot)  artistique.  Elle est seulement de savoir si je  pourrai  rester au niveau de cette tension. C'est pourquoi l'Homme Révolté est pour moi une épreuve. La médiocrité des réponses ne me frappe pas.  Il y a longtemps que je sais qu'à notre époque on n'est plus jugé que par ses pairs.  Mais la  futilité, l'obstination adolescente, le piétinement d'une interminable contestation, traduisent seulement, de façon un peu caricaturale, la pesanteur à quoi, dans mon livre, j'essaie seulement de faire contrepoids. Créer aujourd'hui, c'est vivre cramponné  à la corde, et les muscles n'ont pas de repos. Et pourtant, nous avons besoin d'abandon.

Bien sûr, la Pensée de  Midi est une amorce. Pour des hommes  que l'histoire, leur réflexion, leur vie même condamnent à une lutte incessante, comment pourraient-ils vivre sans au moins une source inépuisable de beauté ? Nous sommes tous là. Et l'Europe d'aujourd'hui, ses philosophes besogneux, ses artistes ivres, sa petite race, n'a rien à nous donner. Il faut bien lui rappeler alors qu'une lumière existe, où je suis né, mais qui a traversé des siècles et qui peut encore aujourd'hui nous aider. Mais dans  cette lumière ancienne  nous devons dresser des œuvres neuves et c'est là l'effort que nous devons tous assurer. Pour moi, j'espère seulement en avoir la force et le talent, mais je n'en puis répondre.

Mais voilà trop de considérations personnelles. Je n'en suis pas coutumier, vous le savez. Simplement, je réponds par la confiance à votre confiance. Il reste que je préfèrerais vous dire que je suis heureux de vous avoir rencontré. Il y a longtemps que je n'ai pas eu la certitude devant un être qu'il était fait pour ce qu'il avait choisi d'être. Je suis tout à fait sûr qu'avec le minimum de chances qu'il faut à toute entreprise, vous créerez le mouvement théâtral dont nous avons besoin, et vous l'illustrerez. J'ai rencontré tant d'amateurs en ce métier que je n'ai pas de mérite à reconnaître ainsi la qualité et la vraie vocation. Laissez-moi vous dire qu'à partir de là je vous aiderai, autant que je le pourrai.

 

Bonnes vacances (professionnelles) pour maintenant, bonne chance pour plus tard, mon cher Gillibert. J'ai un remerciement plus difficile à y ajouter. En bon docteur, vous avez deviné une fatigue en moi et votre lettre essayait aussi de m'aider. Je saurais mal vous dire à quel point j'y ai été sensible. Mais vous trouverez dans ce griffonnage, en même temps que mes très cordiales pensées, les signes de ma gratitude et de ma sympathie.

 

Albert Camus.

 

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Michèle Venard lit Alice Munro

2014-2015

2014-2015

 

Metteur en scène d'une quinzaine de spectacles professionnels joués à Paris, en province et à l'étranger, ( dont Kafka, Jarry, Sade...) à la forme théâtrale "rapide, surprenante, esthétique", "mettant comme l'écrit Jean Gillibert, les acteurs en responsabilité de jeu. C'est souvent très fort et peu usité dans le monde actuel, formaliste et esthétisant du théâtre", artiste dramatique, docteur ès lettres et dernière thésarde de Georges Couton, auteur de deux livres d’histoire du théâtre, Michèle Venard, par la lecture expressive, mène aussi, au sein de la compagnie En Perce Théâtre, le projet lectures "à voix haute et nue" © d'auteurs très, peu ou mal entendus.

Atelier nomade souple, suscitant, là où il a lieu, un Studio de Lectures et d'écoute,l'Atelier Permanent de Lectures et d'écoute existe depuis la Revue Parlée de Blaise Gautier au Centre Pompidou,où Michèle Venard, déjà,lisait Gombrowicz, Pound,  ou de Roux... À partir de 2003,  après un accident qui la priva de la marche, elle réactive son activité de lectrice, en province (Kafka, Bachelard, Hardellet, Rilke, Schultz, Bernanos), au Salon International du Livre de Ouessant, à Paris (au Nord-Ouest Claudel, Montherlant, Bloy) à la Maison des Métallos.(mise en scène-événement captée par Radio-France 8 heures de Présence théâtrale de Jean Gillibert, diffusées sur France - Culture),  à la Crypte de la Madeleine ( J-M Turpin)   à la Crypte Saint Denys ( Pierre  Boudot) au théâtre du Centre 6 (Stendhal, Poe, Villiers de l’Isle Adam, James, Verlaine MaupassantTchekhov, Joyce, Yourcenar, Gombrowicz, Highsmith, Mishima), au théâtre Pandora (Woolf, Zweig; Andersen, Pirandello, Moravia, Hemingway, Faulkner, Conrad, Lawrence, Hamsun, Lagerkvist, Morante, Green, Borges, Tanizaki, Andric, Kessel, Morand, Kawabata, Grossman,Giono, Bierce,Rilke, Blixen, Gracq,  London, Baudelaire, Dickens, Cendrars, Jouve, Dostoïevski, Llosa, Wilde, Bounine, Steinbeck, Gide, Joseph Roth, Djuna Barnes

Arthur Rimbaud; Georges Bernanos; Albert Cossery; Michel Ossorguine; Mikhaïl Boulgakov;  Miguel Torga ; F Scott Fitzgerald; Jean-Louis Joliot Albert Camus;  Doris Lessing; Richard Millet; Alice Munro; Gabriel Garcia-Marquez; Paul Gadenne  ...  à l'Odéon (Jean Gillibert) ;  au Grand Auditorium du  Crédit Foncier, au théâtre des  2 Rêves, au théâtre du Petit Hébertot, au théâtre du Gymnase,  au théâtre Branoul de la Haye...

 

"à voix haute et nue"© valorise les circuits courts.

Ainsi, La Compagnie En Perce animée avec l'acteur Christian Fischer, non seulement rédige et actionne des projets artistiques, culturels, ou de formation à l'expression orale et d'initiations à l'art de dire, de Conseil aux dirigeants, des séminaires pour l’Entreprise, mais encore, elle organise, à la demande de ses adhérents, soirées littéraires, (Bachelard à Bar sur Aude, Jean-Marie Turpin à La Madeleine, Pierre Boudot à la Crypte Saint Denys…) lectures, rencontres, conférences, spectacles…

En Perce insuffle, de plus, un nouveau projet, la Fédération de lecteurs

 

 (renseignements à l'issue d'une séance publique)

  programmation saison 2014-2015 «à voix haute et nue»© Lectures publiques de Michèle Venard

Paul Gadenne en lecture publique


 

 

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